Note sur l’abbé Bergier, un curé de campagne pourfendeur des Lumières (1718-1790) Le vendredi de Pâques 9 avril 1790, au 31 rue de la Paroisse, (voir l'immeuble actuel), qui ne comprenait alors que deux étages, l’abbé Nicolas Sylvestre Bergier rendit son âme de combattant à Dieu. Il était l’un des meilleurs apologistes du XVIIIe siècle qui n’en connut guère d’excellents il est vrai. Né dans les Vosges le 31 décembre 1718 (Darney), fils d’un maître d’école, petit-fils d’un laboureur de Franche-Comté, c’était un marcheur infatigable qui encore à 60 ans fit six fois l’aller-retour Paris-Versailles à pied. Ordonné prêtre (mars 1743), docteur en théologie (octobre 1744), théologien, philosophe, linguiste, curé de campagne, principal de collège, chanoine de Paris, confesseur de Mesdames filles de Louis XV, supérieur de la Congrégation Notre-Dame de Versailles, il attaqua Rousseau, d’Holbach, Diderot, Voltaire et d’autres. Sa renommée dès 1767 était européenne.
Curieusement, il ne fut jamais une cible privilégiée des « Philosophes », la plume caustique de Voltaire le ménagea. Il est vrai que beaucoup se félicitaient de le voir, avec un certain talent, « réduire à néant » le matérialisme de d’Holbach et « mettre en pièces » la philosophie de Jean-Jacques. Pourquoi cette mesure inhabituelle ? C’est que Bergier écrit contre eux mais aussi contre les interprétations théologiques et pastorales d’une partie des « chrétiens » : non seulement jansénistes et calvinistes mais aussi les théologiens « prédestinateurs » membres de l’Eglise catholique. Ainsi s’en prend-t-il à la théologie sévère en vogue. Il y oppose celle du « Dieu infiniment bon ». 150 ans avant Sainte-Thérése de Lisieux, il ose affronter une pastorale rigoriste pour développer une pastorale de l’Amour. C’est un précurseur, à qui il manquait seulement le génie pour n’être pas complètement oublié. C’est cette singularité au sein des apologistes de l’Eglise du XVIIIè siècle qui a été perçue par l’intelligentsia du temps, c’est peut-être pour cela que la majorité des Encyclopédistes respectèrent au fond ce trouble fête.
Il y a aussi, que l’abbé Bergier, bien que devenu chanoine et confesseur à la Cour, était de mœurs simples et pures, sans aucune recherche d’honneur ni de fortune, d’une charité effective pour les plus humbles, d’une grande indépendance de caractère et d’un esprit solidement ouvert. Il rencontrait volontiers à titre personnel ses adversaires sans crainte, et s’en faisait écouté.
Son œuvre est importante en quantité et souvent en qualité. Apologiste habile, critique solide, dans le domaine théologique et surtout de la pastorale, il est un précurseur. Malheureusement son dernier ouvrage, un Traité sur la Rédemption, n’a jamais été publié, c’est celui auquel il semble avoir attaché le plus d’importance. La correspondance avec l’abbé Trouillet répare un peu ce déficit mais sans le combler. Précurseur, car il est, sur bien des points, en accord avec la théologie d’aujourd’hui, beaucoup moins excluant et réprobateur. Il croit à une pastorale ouverte et non trop dogmatique. C’est un admirateur des psaumes : « Les deux derniers jours de sa vie, il ne fit autre chose que d’exprimer les sentiments de son cœur par des passages de la Sainte Ecriture et surtout des psaumes » (Demandre). Il pense, avec raison, que la révolte antireligieuse provient souvent des excès des zélateurs de la religion : « Bon nombre (des incroyants) ont été révoltés par les notions de justice, telle que la conçoivent les théologiens prédestinateurs ou plutôt réprobateurs »...
En somme, l’abbé Bergier, son œuvre, sa correspondance (encore partiellement inédite) méritent d’être replacés dans le mouvement des idées de son siècle avec plus d’acuité qu’on ne la fait jusqu’à présent. Il n’était pas, comme certains le nommèrent, induisant son peu de finesse, le « gros Bergier » et des travaux de qualité pourraient encore révéler un aspect non négligeable de l’histoire des courants religieux et des mentalités en France, à travers une analyse toujours plus fine et plus étendue.
Robert DesvauguièresVoici l'immeuble actuel. Sources & bibliographie : AD 78 Registres paroissiaux paroisse Notre-Dame, 1790. – Année littéraire, IV, pp 314-338. – GRIMM, Correspondance, édition Letourneux. – Journal Helvétique, juin-novembre 1766. – VOLTAIRE, Conseils raisonnables à M. Bergier, 1768. – Journal ecclésiastique, novembre 1790 (abbé Demandre). Principales œuvres de l’abbé Bergier : Combien les mœurs donnent d’éclat au talent, Besançon 1763. – Eléments primitifs des langues, 1764. – Lettre à Monseigneur de Beaumont, 1765. - Origine des dieux du paganisme, 1767. – Le Déisme réfuté par lui-même. 1765 - Certitude des preuves du christianisme 1767 – Apologie de la religion chrétienne, 1768. – Réponse aux conseils raisonnables, 1768. – Examen du Matérialisme ou Réfutation du système de la Nature, Paris, Humblot, 1771, 2 volumes. – Traité historique et dogmatique de la vraie religion 1780. – Dictionnaire de théologie 1788-1790. Bibliographie :
Alfred J. BINGHAM, Voltaire anti-chrétien réfuté par l’abbé Bergier, Revue de l’Université Laval, XX, 1966, pp 853-871. – Alain CABANTOUS, Le blasphème de l’abbé Bergier, in Homo Religiosus, autour de Jean Delumeau, Paris, A. Fayard, 1997, pp 468-475. – Clorinda DONATO, Le Nouveau Monde et l’apologie catholique dans le Dictionnaire de théologie (1789-90), de l’abbé Bergier, Tangence, n°72, 2003, pp. 57-73. – R.P. Adalbert G. HAMMAN, Un théologien franc-comtois, au siècle des lumières, Nicolas-Silvestre Bergier (1718-1790), Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besançon, vol 188, années 1988-89, pp. 369-380. - Emile HOUTH, L’Abbé Bergier, supérieur de la Congrégation Notre-Dame de Versailles, in Revue de l’Histoire de Versailles, juillet-septembre 1921, pp. 203-204 – Ambroise JOBERT, Un théologien au siècle des lumières : Bergier, Correspondance avec l’abbé Trouillet, présentation d’Ambroise Jobert, Centre André Latreille, Lyon, 1987. – Didier MASSEAU, Un apologiste au service de l’Encyclopédie méthodique : Bergier et le Dictionnaire de Théologie. – R. ROUX, L’Abbé Madier, Archiprêtre de Paris, Confesseur de Mesdames 1725-1799, Revue de l’Histoire de Versailles, janvier-mars 1924, pp. 21-54. -
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