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Blaikie, jardinier du comte d'Artois (Thomas, 1750-1838)

Le jardinier, la reine, le prince et le baron

Le comte d'Artois et Marie-Antoinette au Trianon et à Bagatelle en 1782.

 

Vue du Hameau de la Reine fin XVIIIèmeOn ne connait guère Thomas Blaikie (1750-1838) écossais, jardinier du comte d’Artois [1] et du duc d’Orléans, réalisateur du parc de Bagatelle [2]. Il a laissé un Diary, un journal, traduit et présenté récemment. Ce journal est du plus haut intérêt. D’abord, parce que rares sont les journaux, du moins connus et publiés, de jardinier, d’un jardinier de plus étranger approchant et servant les plus grands ; ensuite, parce que son analyse est une clef incontournable pour comprendre l’évolution des jardins en France, au moment où il passe, en 1775-80, du style pittoresque au goût anglais.

 


Notre écossais a le caractère trempé et le parler franc et l’on découvre que Marie-Antoinette, le comte d’Artois, le duc d’Orléans et bien d’autres aiment cela. C’est la face cachée de la vie de nos princes de l’époque. On la croyait infatuée de grandeur, elle est en fait emplie de leur simplicité, d’amabilité, de savoir-vivre, de politesse et de gentillesse.

Voici trois extraits du journal de Thomas Blaikie, qui pourra nous en convaincre, car rien d’apprêté dans cet écrit, Thomas écrit comme il parle.

 

I. Une affaire de tulipier au Trianon en 1785


« Au retour je suis allé à Trianon chez Richard [3] , j’ai vu des gardes partout dans le jardin, j’ai trouvé Mme Richard qui m’a dit que son mari était dans le jardin et qu’elle irait le chercher, mais le comte d’Artois, l’entendant mentionner mon nom, a donné l’ordre que je vienne dans le jardin, bien que mon intention ait été de ne pas y aller. Cependant j’ai été obligé d’obéir aux ordres et j’ai trouvé le comte d’Artois et la reine et le baron de Besenval [4]. Après que le comte m’eût un peu grondé pour avoir refusé d’entrer il m’a demandé pourquoi j’avais été absent, et je lui ai fait savoir que j’avais été en Angleterre.

« Alors le baron de Besenval m’a interrogé au sujet de la culture du tulipier, et si la meilleure méthode n’était pas de couper toutes les branches, je lui ai répondu que non et que ce qu’il disait n’avait aucun sens. Là-dessus la reine et le comte ont ri de bon cœur d’entendre une réponse si brève dont je crois qu’ils n’étaient pas coutumiers, car ces gens sont peu habitués à entendre la vérité sans flatterie, mais le baron était plutôt piqué et m’a dit qu’il parierait n’importe quoi que les arbres qu’il cultivait dans son jardin étaient plus beaux que ceux que je cultivais. Je lui ai dit très certainement, et je lui parierais cent louis. Le comte d’Artois a dit qu’il irait de moitié avec moi et répondrait de la somme mais le baron a décliné.

« Cependant nous étions tous bons amis et avons fait le tour du jardin jusqu’au palais où il y avait un bal élégant. Je suis rentré en compagnie de la reine et du comte, mais comme j’ai trouvé que je n’étais pas assez ajusté pour un endroit aussi brillant j’ai fait des signes à Richard afin de quitter le bal, ce que nous avons rapidement fait. »

 

II. Un ambassadeur qui tombe à l’eau


« Nous avons eu la visite du grand-duc et de la grande-duchesse de Russie [5] qui sont venus dîner à Bagatelle avec le comte d’Artois et la reine. Ce grand-duc est très improprement nommé et il pourrait être appelé le petit-duc car il n’est guère possible de trouver un homme plus petit et plus laid que lui. Cependant la duchesse est une belle femme, grande et bien faite. Ils ont fait le tour des jardins, la grande-duchesse était accompagnée de la reine qui semblai excessivement contente des jardins, la reine m’a demandé si j’aimais davantage les Français qu’auparavant, ce qui a surpris la duchesse qui m’a demandé pourquoi, et est-ce que je n’étais pas français ? La reine lui a répondu que j’étais anglais et a ajouté l’un des meilleurs de ce pays. C’était sans aucun doute flatteur pour moi d’entendre une telle approbation de personnes de cette condition.

« Comme tous les nobles restaient en arrière, j’ai offert ma main à la reine et à la grande-duchesse pour entrer dans l‘ermitage, cela a fait courir l’ambassadeur russe [6] pour prendre la main de sa maîtresse, et dans cette précipitation il a trébuché et est tombé dans la rivière, ce qui a causé beaucoup de rires, et en vérité je ne pouvais m’en empêcher, bien qu’étant obligé de le cacher. »

 
 

III. Le comte d’Artois bon prince

... bien que pris en flagrant délit de paresse.

 

« Cependant un matin Mme de Polignac [7] est arrivée avec quelques autres dames d’honneur de la reine pour voir Bagatelle, et comme le comte (d’Artois) n’était pas encore levé elles n’ont pas voulu le faire appeler. Après avoir fait la visite des jardins à pied, et m’avoir posé beaucoup de questions au sujet du comte, et si j’étais content de lui ou pas, j’ai répondu judicieusement que je ne l’étais pas et que je n’avais jamais vu un homme plus paresseux et ayant moins de goût, et qu’il n’était pas venu une seule fois voir son jardin depuis qu’il logeait ici. Cela a tellement amusé et fait rire ces dames qu’elles sont reparties et sont allées raconter à la reine tout ce que j’avais dit. L’histoire, avec peut-être quelques autres en plus, a provoqué suffisamment de plaisanteries pour le dîner quand le comte d’Artois est arrivé, de sorte que toute la conversation a surtout tourné autour de moi, et le soir un des valets qui servait à table est venu me raconter toute l’histoire, et a dit que vraisemblablement Sa Majesté serait en colère contre moi pour avoir parlé si légèrement d’elle, et que comme il y avait une sorte de dîner de chasse le lendemain j’aurais très certainement une sévère réprimande, et quelques-uns pensaient même que cela pourrait aller plus loin, mais comme je savais que je n’avais rien dit de réellement important j’étais tranquille.

« Cependant le lendemain matin une grande compagnie est arrivée et, alors que je marchais avec quelques nobles personnes, le comte d’Artois est sorti et me voyant à quelque distance m’a appelé, de sorte que je suis allé tout droit vers lui, aussi il m’a demandé :


« Eh bien Blaikie vous n’êtes pas content de moi ? »

Je lui ai répondu que non.

« Pourquoi pas ? »

Parce que, ai-je dit, il n’y a pas de plaisir à travailler pour vous, car je ne sais pas si je vous ai fais plaisir ou pas, car vous ne venez jamais voir les travaux après tant de dépenses, et que je voudrais vous plaire et que vous preniez du plaisir à mes travaux.

« Quoi, a-t-il dit, c’est seulement cela ? Je vous promets que je viendrai vous voir plus souvent. »

Sur ce il a pris mon bras et a fait tout le tour du jardin. »

La plupart de ceux qui pensaient que ce que j’avais dit était un si grand crime ont été ahuris. Et il faut voir comment ces gens cajolent celui qui est en faveur, car dès que le comte m’a laissé et est rentré, plusieurs d’entre eux sont venus me complimenter, d’autres m’ont prié de parler en leur faveur … »
 


Ces trois anecdotes ne sont-elles pas jolies ? Ne méritent-elles pas attention, je dirai même, la plus grande attention car significatives de l’évolution des mœurs depuis deux siècles ?

Bien que non-historien, amateur tout au plus, ces extraits, toutefois entourés d’un halo mélioratif, sont d’une fraîcheur sympathique. Une autre manière d’aborder cette Histoire dont nous ne nous lassons pas de découvrir les trésors.

J’imagine très bien l’ambassadeur de Russie, pieds dans l’eau et regard vissé hargneusement dans les yeux du jardinier, contenant sa honte et entouré de rires moqueurs.

Robert Desvauguières



© Les Yvelinois

Sources : - Thomas BLAIKIE, Diary of a Scotch Gardener at the French Court at the End of Eighteenth Century, London, George Routledge & Sons, Ltd, 1931. – Janine BARRIER et Monique MOSSER, Sur les terres d’un jardinier, Journal de voyages 1775-1792, texte traduit et annoté du Diary of Thomas Blaikie, Les Editions de l’Imprimeur, collection Jardins et Paysages, Besançon, 1997. – Baronne d’OBERKIRCH, Mémoires…, édit. Suzanne Burkard, Paris, 1970.

Bibliographie : Catalogue de l’exposition du musée Cernuschi, 13-juin-26 juillet 1981. : Plantes et jardins du XVIIIe siècle au temps de Thomas Blaikie. - Ernest de GANAY, L’Architecte Bélanger et le « jardinier » Blaikie, L’Architecture, XLIV, n°12, 15 décembre 1931, pp. 445-454.

 

 



 Notes :

1  Le futur Charles X, frère de Louis XVI.

2  Le concepteur de Bagatelle est l’architecte Belanger mais Blaikie est le réalisateur des jardins, voire même le concepteur partiel

3  Antoine Richard (1735-1807) d’une dynastie de jardiniers, botanistes et médecins, (issue d’un noble irlandais jacobite de la suite de Jacques II, devenu régisseur des jardins du château de Saint-Germain puis jardinier en chef de la Chancellerie de France). Louis XV l’envoya en mission en Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient. Nommé en 1767, jardinier botaniste à Trianon il travaille avec l’architecte Mique à l’aménagement des jardins. Voir l’article de Robert Desvauguières sur la dynastie Richard.

4  Pierre Victor, baron de Besenval (1721-1791). Suisse très fortuné, Maréchal de camp très courageux, colonel des gardes-suisses. Figure marquante de la cour de Louis XVI, mécène, protecteur des arts, célibataire aux nombreux succès féminins, il abuse malhonnêtement des confidences de Marie-Antoinette. La question reste posée de sa responsabilité dans la révolution parisienne du 14 juillet. Auteur de Mémoires.    

5  Le futur Tsar Paul Ier (1754-1811) et sa seconde femme Sophie de Wurtemberg (1759-1828) qui visitent la France sous le nom de Comte et Comtesse du Nord. Empereur en 1796, il mourra assassiné en 1801.

6  Le prince Ivan Bariatinsky (1738-1811) ambassadeur de Russie à Paris de 1773 à 1785. Il ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable à Paris où il s’était couvert de dettes.

7  Yolande de Polastron, duchesse Jules de Polignac (1749-1793), grande amie de Marie-Antoinette et gouvernante des Enfants de France, « charmante, douce et fine », selon Croÿ, « la plus jolie femme de son temps », selon Besenval. Décriée à tort car fort peu arriviste, elle n’était pas indigne de l’amitié de la reine.

 

 

 

Mise à jour le Vendredi, 02 Juillet 2010 15:39
 

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