UNE FEMME GRAND ÉCUYER DE FRANCE Une femme ayant une fonction hautement masculine? Cela n’était pas si rare il y 3 ou 4 siècles. Mme d’Aiguillon gouverneur du Havre sous Louis XIII, Mme de Guébriant ambassadeur de France en Pologne en 1645, Mesdames de Guilleragues et de Canillac ambassadeurs à Constantinople en remplacement de leur mari sous Louis XIV, témoignent parmi beaucoup d’autres de destins de fortes femmes. Il a fallu attendre un temps tout récent pour que la femme reconquière de tels titres virils! C’est ainsi que Mme de Brionne, née Louise de Rohan 1734-1815, est Grand Ecuyer de France de 1761 à 1771. Mais qu’est-ce que le Grand Ecuyer de France appelé M. le Grand?
Dès l’origine de la royauté nos souverains avaient un officier qui s’occupait des chevaux et des carrosses de la Cour.
Le P. Anselme en cite la liste depuis le XIIIe siècle. Sous François Ier, les fonctions devenant trop importantes, le service est divisé en Grande et Petite Ecurie. A la grande sont rattachés les manèges, les chevaux de guerre et de chasse. A la petite, sont rattachés les voitures et les chevaux de traits. Le Grand Ecuyer de France a une prééminence théorique sur les deux; en fait, il n’est le chef que de la grande, la petite écurie a pour responsable le « Premier écuyer », M. le Premier, lequel depuis Louis XIV est quasi indépendant du Grand Ecuyer. Voyez d’ailleurs face au château les deux écuries, l’une n’apparait pas plus grande que l‘autre.
La charge de grand écuyer appartient, presque sans discontinuité depuis Henri IV, à une même famille : une branche cadette des ducs de Lorraine. Charles Eugène de Lorraine, comte de Brionne, mari de Louise, meurt le 28 juin 1761, laissant une veuve de 27 ans et quatre enfants dont un fils aîné âgé de 10 ans. Cette grande dame n’a que 10.000 livres de recettes annuelles pour élever ses enfants et tenir son rang ! Son fils trop jeune ne peut assurer la charge de Grand-Ecuyer qui rapporte 100.000 livres! Cette charge va-t-elle échapper à la famille?
Mme de Brionne décide alors d’obtenir la responsabilité de la charge pour elle et elle l’obtient! Par ordonnance royale du 8 septembre 1761: « Sa Majesté commet Madame de Brionne pour avoir les mêmes pouvoir, commandement et autorité » (…) « que doit avoir le Grand Ecuyer de France… ». Mais une ordonnance du roi ne suffit pas sous l’Ancien régime pour avoir force de loi. La monarchie dite absolue ne l’est qu’en de rares occasions! Il faut l’enregistrer par une Cour souveraine, en l’occurrence la Chambre des comptes. Le 19 septembre 1761, moins féministe que le roi, elle refuse l’enregistrement! Mme de Brionne se bat comme une lionne et, enfin, le 3 février 1762, ces Messieurs de la Chambre des comptes enregistrent l’ordonnance du roi.
Pour la première fois, semble-t-il, un grand officier de la couronne est une femme!
Robert Desvauguières © Les Yvelinois Bibliographie : P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France et des grands officiers de la couronne, Paris, 1674 . - H. Lemoine, Louise Julie Constance de Rohan, Comtesse de Brionne, Grand Ecuyer de France et châtelaine de Limours (1734-1815) , in Revue de l’Histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, octobre-décembre 1932. – J. Levron, Les Inconnus de Versailles , Paris, Perrin, 1968.
|