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Un Irlandais à St Germain-en-Laye

Piers Butler vicomte de Galmoy (1652-1740)

Vous savez que Saint-Germain-en-Laye fut la capitale provisoire du roi détrôné d’Angleterre, Jacques II Stuart (1633-1701) et de la reine Marie de Modène (1658-1718) [1]. Parmi les principaux serviteurs du roi Jacques, Piers Butler Viscount Galmoy and Earl of Newcastle, 1er gentilhomme de sa Chambre et lieutenant-général au service du roi de France, n’est pas le moindre, bien que sa vie soit encore assez mal connue.


Piers Butler, né en 1652 sur ses terres ancestrales en Irlande [2], héritier du titre de Viscount of Galmoy à 15 ans, qui le fait pair du royaume d’Irlande, va parfaire son éducation à Oxford où il obtient son DCL (Doctor in Civil Law), en 1677. Appuyé par son illustre cousin, James Butler duc d’Ormond (1610-1688), vice-roi d’Irlande, Piers devient colonel, Lord lieutenant du comté de Kilkenny, membre du conseil privé d’Irlande. Lorsque la guerre éclate entre le roi Jacques et son gendre Guillaume d’Orange, il lève à ses frais un régiment de cavalerie, The Galmoy’s horse, au service de la cause jacobite. A la tête de ce régiment il prend part aux batailles de La Boyne, d’Aughrim et aux sièges de Limerick en 1690-1691. A la fin de la guerre, il est un des signataires du traité de Limerick.


En France, en 1692, le roi Jacques le crée comte de Newcastle (titre qu’il ne porta que sur le papier) et premier gentilhomme de sa chambre, en récompense de ses bons et courageux services. Quant à Louis XIV, il promeut milord Galmoy au rang de brigadier de cavalerie (1694). Pendant vingt ans, Piers Butler va servir le roi de France à la tête d’un régiment d’infanterie de son nom. Il est promu maréchal de camp (1702), lieutenant général (1705), le plus haut grade de l’armée de terre. Marié et veuf, il a un fils tué sous ses ordres à la fameuse bataille de Malplaquet, en 1709. Il meurt âgé de 89 ans le 18 juin 1740 à Paris.

Le roi Jacques II, suivant en cela l’exemple de son frère Charles II, a des enfants illégitimes de sa maîtresse Arabella Churchill (1643-1707), connue pour la disgrâce de son visage et la beauté de son corps, sœur du célèbre duc de Marlborough, le Malbrouck-s’en-va-t-en-guerre de nos chansons. Il en a deux fils: Henry Fitzjames, duc d’Albemarle et James Fitzjames, duc de Berwick (1670-1734), maréchal de France en 1706; et deux filles: Henrietta Fitzjames (1667-1730) et Ignatia Fitzjames, religieuse bénédictine au couvent anglais de Pontoise (1674-1704) [3]. Henrietta, veuve de Lord Waldegrave (+ 1689), convole secrètement avec Piers Butler car elle aime d’un amour tendre depuis déjà longtemps le premier gentilhomme de la Chambre de son père. Le marquis de Dangeau, laborieux journaliste à qui n’échappe aucun détail des cours de France et d’Angleterre nous donne une chronologie de cet amour d’abord clandestin qui, malgré un mariage, tourna court par la fuite de la fille du roi:

« Janvier 1695 – Madame de Waldegrave, fille naturelle du roi d’Angleterre, et qui était à Saint-Germain avec lui, est par ordre, dans un couvent à Paris, on l’accuse d’être dans un état où une femme veuve ne doit pas être, elle ne veut pas dire qui l‘a mise dans cet état » « 26 mars 1695 – Mme Waldegrave, sœur du duc de Berwick, épousa ces jours passés, milord Galmoy, ils s’aimaient depuis longtemps et s’en étaient donné des marques. Le roi et la reine d’Angleterre ne la veulent pas voir encore; il y a déjà 7 ou 8 mois qu’elle n’est plus à Saint-Germain» « 5 novembre 1695 – J’appris que Mme Waldegrave (Lady Galmoy), fille naturelle du roi d’Angleterre, était repassée en Angleterre après avoir demeuré quelques temps en Flandre, faisant négocier avec le Prince d’Orange pour avoir permission de retourner à Londres. Sa mère qui est la sœur de Churchill se maria quelque temps avant que le roi d’Angleterre quittât ce pays là, et a toujours témoigné pour ce départ du roi beaucoup de haine et d’emportement, même contre S.M. Britannique quoiqu’il eut reconnu les enfants, malgré les prières de la reine qui s’y opposât fort.»

C’est évidemment avec empressement que Guillaume d’Orange roi usurpateur reçoit à sa cour la fille de son rival et beau-père. Quant à Milord Galmoy il continue de combattre, comme on l’a vu, sans interruption jusqu’en 1714. Pendant quelques temps le couple correspond et les lettres de Piers sont ouvertes et lues par les services anglais. Regrette-t-il longtemps sa princesse? L’histoire ne le dit pas. Il est d’ailleurs familier de ces royales amours contrariées: les Butler de Galmoy sont eux-mêmes issus d’un fils illégitime de Thomas Butler 10è comte d’Ormond (1531-1614) et, by ancient tradition, de sa cousine the Virgin Queen Elizabeth… [4]

Milord Galmoy reçoit du roi de France une belle pension de 19200 livres. Son fils étant mort au combat, il n’a pas d’héritier direct. Son frère a quatre fils, dont l’aîné Jacques Butler, qui deviendra vicomte de Galmoy. Piers est inquiet pour l’avenir incertain de ses neveux, il écrit au cardinal de Fleury, que son héritier principal n’a aucune fortune: «…Jacques Butler l’aîné des quatre, auquel il n’a rien à laisser que ses titres, ayant tout perdu ses héritages et les leurs, pour une cause bien connue…». Après sa mort, Louis XV accorde sur sa pension, 1500 livres à l’aîné de ses neveux et 500 à chacun de ses trois frères. Simples capitaines, les vicomtes de Galmoy, grands seigneurs irlandais ruinés et sans appuis ni riches alliances en France, seront pauvres.

La succincte odyssée des Butler de Galmoy est assez représentative: Cadets d’une des deux plus puissantes familles normandes installées en Irlande au XIIe siècle, initiatrices d’une fine culture hiberno-normande [5], pairs du royaume, ils restent délibérément fidèles à leur roi légitime et à leur foi religieuse, abandonnant ainsi leur haute position plutôt que de trahir leurs convictions et se plier à un régime qui aurait pu augmenter leur fortune. Cette position et leurs biens seront usurpés par une aristocratie nouvelle ou opportunément ralliée à la religion d’Etat, qui opprimera encore longtemps, à travers l’application des implacables Lois pénales, le peuple de la catholique Irlande.

Contrairement à la France qui intègre, après la dramatique erreur de la Révocation, dès le XVIIIe siècle, sa minorité protestante, l’Angleterre attend le XIXe siècle, voire le XXe, pour reconnaître aux Irlandais, très majoritairement catholiques, le plein droit de cité. La monarchie parlementaire anglaise glorifiée par l’esprit des Lumières pour son esprit libéral et démocratique, fait de l’Irlande catholique un pays où une grande majorité est entièrement soumise par une petite minorité: aucun catholique n’a le droit de vote, par contre l’obligation de payer la dîme à l’Eglise anglicane. To be Catholic was the mark of a slave. Les catholiques n’ayant pas d’existence légale, le Parlement est composé de membres exclusivement protestants. Ceci jusqu’en 1829, date de l’émancipation légale des catholiques, d’ailleurs encore théorique pour assez longtemps [6]. Pourtant, en France, dès 1774, le roi absolu Louis XV anoblissait le très protestant François Fornier, «l’un des négociants de notre Royaume qui s’est le plus attaché à le rendre florissant» [7] et Louis XVI lui emboite le pas. Bien que politiquement incorrects, le rappel de ces faits me semblent utiles à l’intelligence du lecteur.

 

 

Robert Desvauguières


 



© Les Yvelinois


Sources : AN MN CVII 432. - BN Mss Cabinet des Titres, Dossiers bleus 146. – SHAT, Vincennes, dossiers Butler – Duc de BERWICK, Mémoires. - Henry Saint-John Viscount BOLINGBROKE, Lettres Historiques, Paris, Dentu, 1808, 2 vol. – Marquis de DANGEAU, Journal de la cour de Louis XIV, Paris, Firmin-Didot, 1854-1860, 19 vol. – Duc de SAINT-SIMON, Mémoires, Paris, Boilisle, 1879-1930, 41 vol. - Marquis de SOURCHES, Mémoires, Paris, 1883, 13 vol. –

Bibliographie : Philip BLAKE, The Galmoys, a talk on a trip down the river Barrow, Journal of The Butler Society, 1977, pp. 515-519. - Gaston de BOSQ de BEAUMONT, La cour des Stuarts à Saint-Germain-en-Laye, 1688-1718, Paris, Emile Paul, 1912. - Jacques DULON, Jacques II Stuart à Saint-Germain-en-Laye, Saint-Germain, 1897. – Lord DUNBOYNE, Butler Family History, Kilkenny, 1966. - Nathalie GENET-ROUFFIAC, Le Grand Exil, Les Jacobites en France, 1688-1715, Service Historique de la Défense, 2007. – C.E. LART, The Jacobites in the Parrochial Records of Saint-Germain-en-Laye, London, Ste Catherine Press, 1912, 2 volumes. – Louis Victor PAUCHET, French Sources of Butler Genealogy, Journal of the Butler Society, 1978, 673-682. – Countess WALDEGRAVE, Henrietta Waldegrave and Piers Galmoye, Journal of the Butler Society, 1980, pp. 58-62.



NOTES :

1 Voir les articles intitulés: Saint-Germain, capitale du roi d’Angleterre.I Les Stuarts II. La Cour. III La brigade irlandaise.

2 Galmoy s’écrit aussi Galmoye. Le château de Galmoy, détruit par les troupes de Cromwell, se trouvait dans l’actuel village de Ballyogan, comté de Kilkenny. La baronnie de Galmoy, érigée en vicomté-pairie en faveur d’Edouard Butler par Charles Ier, en 1646, se trouve dans le N.O. du comté de Kilkenny. Piers Butler possédait 5000 hectares dans le comté de Kilkenny, 2500 dans le comté de Wexford et d’autres propriétés dans les comtés de Carlow, Meath et Dublin.

3 Ignatia Fitzjames y prononce ses vœux le 30 avril 1690, âgée de 16 ans et y meurt 14 ans plus tard. Sa tante Benedict Fitzroy, fille illégitime de Charles II, y prend le voile en 1691 et quitte Pontoise en 1720 étant alors nommée prieure du prieuré royal de Saint-Nicolas à Paris. Dans ce couvent anglais de Pontoise, nombre de religieuses étaient issues des familles de la haute noblesse catholique anglaise, irlandaise et écossaise notamment les filles des comtes de Shrewsbury, des Lords Abergaveny, Blauckney, Faulkenbridge, Widdrington et les parentes du duc d’Ormond. Cf Register of the English Benedictine Nuns of Pontoise, now at Teignmouth, Devonshire, 1680-1713, Catholic Records Society, Miscellanea, X, 1915, pp. 248-326.

4 La reine Elisabeth I (1533-1603), avait pour arrière-grand-mère une Butler, fille de Thomas Butler 7ème comte d’Ormond + 1515. Thomas Butler 10è comte d‘Ormond (1531-1614) avait été élevé dans la religion protestante à la cour d’Angleterre avec le prince Edouard, futur Edouard VI (1537-1558). Il fut le plus anglais et le plus protestant des Ormond, et mena une politique très anti-catholique d’où son surnom impopulaire en Irlande de treacherous Ormond ou encore de the Black Earl. Il se maria 3 fois, divorça une fois et eut 12 enfants naturels reconnus, à croire que la Réforme des mœurs n’allait pas dans le bon sens. En 1554, Elisabeth accouche d’un enfant illégitime conçu très vraisemblablement de Thomas Butler et qui est la tige des Butler de Galmoy. Cf. Lord Dunboyne, Butler Family History et Countess Waldegrave, Henrietta Waldegrave and Piers Galmoye.

5 La culture hiberno-normande s’est développée par coexistence des seigneurs normands et des chefs de clan irlandais. Les vieilles familles normandes possessionnées en Irlande depuis le XIIe siècle s’imprégnèrent peu à peu de la culture gaélique devenant parfois Hibernis hiberniores, plus irlandais que les Irlandais. Contre l’apartheid qui a toujours été l’attitude du pouvoir britannique, les deux plus puissantes familles hiberno-normandes : Fitzgerald et Butler, et bien d’autres, établirent une culture originale appelée hiberno-normande. Au XVIe siècle, Henri VIII, puis Elisabeth, voulurent imposer un modèle anglo-protestant, qui ne put être définitivement établi qu’au XVIIIè siècle après la défaite des Stuarts (1691). Les chefs des premières familles hiberno-normandes ou gaéliques, furent au cours du XVIIè siècle et début XVIIIe, décimés et remplacés majoritairement par une pléiade de colons protestants domestiqués par Londres, dont les titres neufs cachaient le plus souvent une âme d’affairiste. Le dernier grand seigneur hiberno-normand fut James Butler duc d’Ormond(e) 1610-1688, qui, né catholique mais soigneusement élevé dans la religion protestante sur ordre du roi, gouverna l’Irlande près de 25 ans de manière équitable respectant à peu près également les religions et les cultures. Son petit fils, lui aussi nommé James Butler duc d’Ormonde 1662-1745 et vice-roy d’Irlande, s’exila en 1714 et mourut à Avignon.

6 Roger CHAUVIRE, History of Ireland, Dublin, Clonmore & Reynolds, 1960, p. 102-110.

7 Danielle BERTRAND-FABRE et Robert CHAMBOREDON, Les Fornier de Clausonne : Archives d’une famille de négociants de Nîmes (XVIIe-XIXe siècles), Nimes, 1987, 231 pages.

 

Mise à jour le Lundi, 16 Novembre 2009 11:56
 

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